Portrait de membres du LHPM : entrevue avec Denis Boucher

Pour souligner son 20e anniversaire, le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal présente une série d’articles mettant en lumière le parcours de certains membres qui composent son équipe et participent à la vitalité de ses activités. Cette semaine, le Laboratoire s’est entretenu avec Denis Boucher, historien et président du Conseil du patrimoine de Montréal.

Pouvez-vous nous résumer votre parcours académique et professionnel?

Mon parcours se situe entre deux pôles : celui de la recherche universitaire et celui du terrain, qui ont toujours été très présents dans mes différents engagements.

Mon intérêt pour l’histoire et le patrimoine viennent du terrain, dans des expériences de jeunesse où des lieux historiques nécessitaient du personnel pour en transmettre la signification. J’entretenais déjà un intérêt pour la communication du patrimoine et pour l’histoire appliquée. Cela m’a poussé ensuite à faire un baccalauréat, puis une maîtrise en histoire à l’Université Laval. Dans ce cadre, j’ai choisi comme sujet de recherche le patrimoine, plus précisément la relation entre la mémoire citoyenne et les lieux associés à cette mémoire; la manière dont les citoyens percevaient ces lieux.

Au début des années 2000, à l’Université Laval, il n’était pas très fréquent de s’interroger sur ces relations entre le patrimoine et la mémoire. Ce travail de recherche m’a permis de découvrir qui fait quoi dans l’univers du patrimoine, et de comprendre qu’il y avait beaucoup de travail à faire. Comme historien, je pouvais peut-être poursuivre une carrière en recherche, mais je pouvais aussi mettre à profit mes connaissances pour faire de l’histoire appliquée, davantage liée à des enjeux urbains du patrimoine.

Cela m’a amené à occuper différents emplois dans le milieu municipal, à Rivière-du-Loup, à Québec, puis à la ville de Montréal. Il y a 15 ans, le patrimoine était un champ dans lequel les municipalités n’avaient pas encore défini précisément quelles étaient les responsabilités qu’elles voulaient assumer. En la matière, Rivière-du-Loup a été un beau laboratoire, car les élus municipaux avaient accepté de développer une vaste stratégie en matière de préservation et de valorisation du patrimoine. En 2002, elle fut la première ville à adopter une politique du patrimoine, à se doter d’un outil pour coordonner ses actions, et établir des partenariats avec le monde muséal, l’histoire et les citoyens. Par ces actions, Rivière-du-Loup fut portée à l’avant-scène des enjeux patrimoniaux à l’échelle du pays, étant même la première ville à se faire attribuer le statut de capitale culturelle du Canada, une récompense donnée chaque année à une ville qui s’est montrée particulièrement innovante en matière de culture et de patrimoine.

À Québec, mon défi fut de définir différentes responsabilités en matière de patrimoine peu après les fusions municipales. La question de l’histoire et du patrimoine était alors assez sensible, puisqu’un des grands arguments des villes qui avaient résisté à la fusion  était qu’elles disposaient d’une histoire et d’un patrimoine à part entière, et qu’elles ne pouvaient pas – à ce titre – être fusionnées à une autre. Le patrimoine était un vecteur d’identité qui était approprié par ces mouvements de façon très émotive : cela fut intéressant de naviguer dans ces eaux troubles pour quelques années.

En parallèle, j’ai enseigné à l’Université du Québec à Rimouski dans les programmes de développement de la culture, puis, à partir de 2009, à l’UQAM, dans le DESS en architecture moderne et patrimoine, offert à l’École de design. J’y ai enseigné pendant 13 ans.

Il y a donc toujours eu dans mon parcours cette connexion avec le milieu académique, et la volonté de servir la cause sur le terrain.

À quel moment avez-vous commencé votre mandat au Conseil du patrimoine de Montréal?

En décembre 2022, j’ai été nommé à la présidence du Conseil du patrimoine de Montréal. Mon mandat est de coordonner les actions et les travaux d’une instance de 13 experts qui formule des recommandations aux élus municipaux, et aux différentes équipes impliquées dans les projets. D’une année à l’autre, ce sont entre une quarantaine et une soixantaine de dossiers qui nous sont soumis, ou que nous entreprenons lorsqu’un projet pourrait avoir un impact sur le patrimoine.

L’institution existe depuis bientôt 25 ans et fut le premier conseil du patrimoine en milieu municipal au Québec. En 2012, lorsque le gouvernement du Québec a renouvelé la Loi sur le patrimoine culturel, l’exemple de Montréal a encouragé le gouvernement du Québec à étendre à l’ensemble des municipalités les conseils locaux du patrimoine.  Ce mandat me permet d’être un observateur privilégié des pratiques en patrimoine et de voir quelles sont les problématiques, les nouvelles approches, car les choses changent très rapidement dans le domaine.

À quel moment avez-vous entendu parler pour la première fois du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal?

Ce sont des collègues historiens qui en étaient membres, je pense notamment à Joanne Burgess et à Alain Roy. Des étudiants de l’UQAM m’en parlaient aussi parfois dans le cadre du cours que je donnais.

Il y a également les activités du Laboratoire, qui ont un certain rayonnement, et dont j’entendais parler. J’étais attentif aux activités du LHPM depuis de nombreuses années : Joanne Burgess était notamment très présente sur la scène de l’histoire et du patrimoine, donc cela a beaucoup contribué.

Dans quel contexte vous êtes-vous joint au LHPM?

Ça vient de Martin Drouin, directeur actuel du Laboratoire, qui était membre sortant du conseil du patrimoine de Montréal. Il devait terminer son mandat, et je lui ai demandé comment nous pouvions continuer à collaborer. L’idée est donc venue de m’inviter à participer aux travaux du laboratoire avec ce double chapeau d’historien et d’expert en patrimoine.

Sur quels projets en lien avec le Laboratoire avez-vous travaillé?

J’ai notamment participé aux journées d’échange Paysages du mouvement/paysages en mouvement, un sujet que je trouvais absolument passionnant et pertinent. La question des paysages comme les chemins anciens ou les canaux était un angle tout à fait nouveau pour parler de patrimoine et de territoire. Les conférences et l’ouvrage qui en ont découlé ont été tout aussi intéressants.

Je me suis penché aussi sur les travaux de Joanne Burgess sur l’alimentation à Montréal, à travers sa production, ses réseaux qui permettent d’en faire une porte d’entrée inusitée pour apprendre à connaître une ville.

Quel projet de recherche/exposition/réalisation vous rend le plus fier ? Pourquoi ?

Je dirais la publication d’un rapport sur la contribution écologique du patrimoine par le Conseil du patrimoine de Montréal. Cela faisait suite à un colloque tenu sur le sujet, et a permis d’apporter un éclairage nouveau sur le patrimoine, ses retombées et les motivations pour le protéger. Il est en outre le fruit d’une collaboration de plusieurs experts provenant de disciplines variées, témoignant du caractère de plus en plus intégré du patrimoine dans les enjeux urbains et de la transition écologique.

Autrement, je citerais aussi la politique du patrimoine à Rivière-du-Loup (2002). Car elle est le fruit d’un mariage réussi entre la mémoire (c’est-à-dire la capacité d’une population locale à se représenter par son passé) et les gestes que l’on pose en matière d’urbanisme. On a tendance à reléguer les questions d’histoires à des récits publiés dans des ouvrages savants, alors qu’elles se trouvent partout, et ces récits ont souvent beaucoup plus d’influence que l’on pense dans les décisions politiques, dans les mobilisations citoyennes. Je trouvais que cette politique venait renforcer la relation entre les deux.

Quels avantages voyez-vous au fait de vous être joint au LHPM ?

À titre personnel, l’avantage est d’être dans un réseau d’échanges sur les recherches en cours, de participer à l’avancement de la recherche à partir de notre propre regard. Je suis engagé dans une cause (le patrimoine) qui nécessite qu’on renouvelle constamment le regard que l’on porte dessus. Les mentalités changent, les gens ont des perceptions qui évoluent. Comment rester à l’affût de ces changements? Le LHPM est un lieu précieux en la matière, pour faire en sorte que la recherche soit toujours dans une posture actuelle, et qu’elle amène à des contributions de pointe.

C’est aussi un réseau de personnes, des gens qui peuvent collaborer. Et c’est finalement un lien avec l’UQAM, qui est une université très engagée dans ces questions – prenons juste l’exemple de son implication pour le Quartier latin. Les membres du Laboratoire, notamment Martin et Joanne, sont clairement engagés dans les positions de l’UQAM sur ses relations avec le centre-ville et sa revitalisation. Il y a quelque chose de très dynamique là-dedans.

Sur quels projets en lien avec les axes de recherche du LHPM aimeriez-vous travailler dans le futur ?

Je m’intéresse beaucoup à ce que Martin Drouin a initié dans ses recherches, c’est-à-dire comprendre le milieu associatif en patrimoine et que, avec Alain Roy, ils appellent les agents mémoriels. J’aimerais analyser comment ce milieu associatif est également un miroir de notre rapport collectif au patrimoine. En quoi cela révèle-t-il ce que la société souhaite préserver? Ce qui est important pour elle? Comme expert, il faut être conscient de cette perception, car les attentes des citoyens sont communiquées à des autorités politiques qui établissent à leur tour des priorités. Donc, si nous n’avons pas une lecture juste de la perception, nous ne pourrons peut-être pas intervenir dans des situations qui ne sont pas nécessairement comprises par la population.

Les groupes évoluent, nous avons des nouveaux arrivants, les gens ont à comprendre dans quel contexte urbain ils vivent et quels sont les lieux qui sont des repères pour eux, et pour lesquels ils sont prêts à se mobiliser pour qu’ils soient préservés. Il faut avoir cette capacité à comprendre ces phénomènes, et je crois que les travaux que mène Martin Drouin s’avèrent particulièrement précieux en la matière.