Plus ça change, plus c’est pareil

Par Claudèle Richard, stagiaire pour le projet Penser et construire la ville, de 1860/70 à 1930. Savoirs et savoir-faire urbains partagés : Montréal et la communauté des villes riveraines Saint-Laurent/Hudson

Manque de fonds, inondations, immobilisme, vandalisme… Cette ritournelle revient souvent dans les médias, faisant grincer des dents les Montréalais du 21e siècle. Plusieurs d’entre eux s’imaginent que ces problèmes compliquant la gestion de la ville ne sont que le fruit de notre époque. Ces gens seront donc peut-être surpris d’apprendre que leurs concitoyens du 19e siècle se plaignaient également de ces désagréments! C’est en effet ce qui ressort de la lecture des rapports de l’Inspecteur du Département des Chemins de Montréal, que j’ai dépouillé dans le cadre de mon stage au LHPM portant sur l’urbanisme à Montréal. Ces documents traduisent les considérations urbaines de l’époque, qui m’ont frappé par leur étonnante similitude avec celles d’aujourd’hui.

À ma grande surprise, j’ai ainsi éprouvé de la sympathie pour les différents inspecteurs et plus particulièrement pour Patrick Macquisten. À l’image des élus d’aujourd’hui, lui et ses successeurs déplorent les constants retards dans les chantiers ainsi que les dépassements de coûts. Cela ne va pas sans rappeler l’épopée mouvementée qu’a été la construction du nouveau pont Samuel-de-Champlain, récemment inauguré avec six mois de retard. Tout au long de sa carrière (1860-1874), Macquisten proteste d’ailleurs contre l’inertie des hauts placés qui ignorent, année après année, ses recommandations. Son principal cheval de bataille demeure le remplacement des pavages en bois par du macadam. Tel un roman-feuilleton, Macquisten déplore, rapport après rapport, leur coût élevé et leur dangerosité. Imaginez en effet trébucher sur une planche pourrie ou voir le trottoir en face de chez vous emporté par les crues printanières! Mais sa position, fort impopulaire, lui vaut un voyage d’étude forcé dans des villes du Midwest américain, où le pavage en bois était en vogue. Le Conseil vote en effet une résolution afin que l’Inspecteur rédige un rapport favorable envers ce type de pavage. Ironiquement, cette dépense du Conseil se révèlera inutile, car Macquisten est peu impressionné par la manœuvre : « Depuis que cette résolution a été prise j’ai visité Détroit, Chicago et St-Louis, et je suis encore d’opinion qu’il n’est pas convenable de mettre en usage les pavages en bois dans les rues étroites dans lesquelles passe une voie ferrée ». L’Inspecteur est un homme de principes. Cela n’empêchera pas la saga des pavages en bois de se poursuivre jusqu’au siècle suivant, puisque l’un de ses successeurs décrie encore cette technique aussi tard qu’en 1902.

S’il y a une autre constante dans l’histoire de la ville aux cent clochers, c’est bien sa lutte contre les éléments. Les rapports du Département des chemins nous apprennent donc que les crues printanières reviennent aussi périodiquement tourmenter les Montréalais d’il y a deux siècles, leur rappelant que la ville se trouve au milieu du fleuve. Ces documents soulignent également que l’hiver donne du fil à retordre aux Montréalais depuis toujours. Comme aujourd’hui, les habitants se plaignaient des rues et trottoirs mal déneigés. Et comme aujourd’hui, les autorités déploraient que des chutes de neige « plus importantes que la moyenne » rendaient le budget de déneigement insuffisant pour entretenir efficacement les rues.

Plan des lignes de partage des eaux de la Ville de Montréal, 1871. Ce plan, inséré dans le rapport de 1896, témoigne de la persistance de la problématique des inondations à Montréal, problème toujours d’actualité.

Finalement, n’en déplaise à nos aînés qui répètent constamment que « Dans mon temps, les jeunes étaient mieux élevés! », les rapports montrent que peu importe l’époque, il faut que jeunesse se passe. À l’image des festivaliers qui prennent d’assaut le parc Jean-Drapeau pendant Osheaga et y font des dégâts, une foule assistant au concert d’une fanfare dans un square, en 1880, y détruit les aménagements paysagers récemment installés. À ce sujet, laissons le mot de la fin à l’Inspecteur Percival W. St. George, qui dit: « […] il faut encore du temps avant que les enfants comprennent bien qu’il ne faut pas détruire tout ce sur quoi ils peuvent mettre la main ». Ces paroles familières datent pourtant de 1885… Plus ça change, plus c’est pareil!