Auteur : Beaulieu, Marion

Trouver plus et trouver mieux: du nouveau pour la Biblio et la Chrono

À l’automne 2018, des contenus additionnels et de nouvelles fonctionnalités bonifient la Bibliographie de Montréal et la Chronologie de Montréal. Plus que jamais, ces deux outils numériques développés au Laboratoire se révèlent des indispensables de la recherche sur l’histoire de Montréal.
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Revivre le Forum d’histoire et de patrimoine de Montréal grâce à la revue Histoire Québec et une vitrine Web

Un an après la tenue du Forum d’histoire et de patrimoine de Montréal. Découvrir la métropole par ses quartiers, la Fédération Histoire Québec et le Laboratoire donnent un nouveau souffle à l’événement.
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Le numérique pour revisiter et célébrer le passé

Par Jean-Denis Rondeau
Texte publié au sein de la revue Histoire Québec, vol. 24, no 2, 2018, p. 20-22.

Les spectaculaires évènements du 375e anniversaire de Montréal, notamment Montréal AVUDO et l’illumination du pont Jacques-Cartier, ont mis en relief l’importance du numérique dans les commémorations et la mise en valeur d’éléments patrimoniaux. Le numérique a littéralement révolutionné notre rapport au passé. Cependant, pour que les investissements en temps et en argent dans les nouvelles technologies portent fruit, les défis ne manquent pas.

Le nerf de la guerre : l’argent et la capacité de résister au temps
Le succès retentissant de Cité Mémoire, qui projette l’histoire de Montréal sur les murs du Vieux-Port, démontre que le numérique offre des possibilités ahurissantes pour contempler et célébrer le passé. Le déploiement de tels outils peut toutefois s’avérer un véritable risque. Les principaux enjeux relatifs à la commémoration par le numérique ont été mentionnés à la table ronde « La commémoration à l’ère du numérique », qui s’est déroulée durant le Forum d’histoire et de patrimoine de Montréal. Découvrir la métropole par ses quartiers, le 27 octobre 2017. Il s’agit des enjeux de financement et de pérennité, intrinsèquement liés.

L’illumination du pont Jacques-Cartier durant une décennie pour commémorer le 375e de Montréal aura coûté près de 40 millions. Cité Mémoire, de son côté, dépense chaque année environ 800 000$ pour maintenir les projections fonctionnelles, montant qui n’inclut pas la création et la mise en place du projet. Il est évident que l’utilisation d’outils numériques engendre des coûts très élevés et qu’elle est conditionnelle à l’obtention de financements non négligeables. De plus, c’est une technologie qui évolue à grande vitesse et qui peut donc devenir désuète rapidement, ce qui menace la pérennité du produit. Katy Tari, directrice des collections au musée Pointe-à-Callière, a travaillé dans le passé sur des projets qui ont vu leur durée de vie grandement réduite, soit parce que le médium employé n’est plus vraiment utilisé, comme dans le cas des cd-roms, ou encore parce qu’il est devenu désuet, comme un site internet qui emploie des plugiciels qui ne sont plus à jour, empêchant le visiteur de consulter son contenu. Il est toujours envisageable de mettre à jour le contenu numérique, mais ce processus est très coûteux et la migration vers un autre support ou la mise à jour sont donc souvent contraintes à être abandonnées. Bien sûr, tout projet commémoratif, qu’il soit numérique ou non, fait face à l’enjeu de la pérennité. Cependant, les changements rapides et drastiques de la technologie peuvent accélérer le processus de désuétude et entraîner de fâcheuses surprises quant à la durée prévue de la production numérique.

Les musées et le numérique : un mariage heureux?
Selon Joanne Burgess, professeure d’histoire à l’UQAM et directrice du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, le numérique a littéralement envahi les musées et a bousculé le concept même de « musée ». En effet, ceux-ci peuvent maintenant se projeter à l’extérieur de leurs murs grâce aux réseaux sociaux et à la numérisation de leurs collections. L’interactivité offerte par le numérique transforme de façon positive la relation du visiteur avec l’exposition et à l’espace. Le numérique peut aussi bonifier l’expérience du visiteur lorsqu’il est employé pour donner vie au parcours, comme dans les incontournables expositions « Collecteur de mémoires » et « Les bâtisseurs de Montréal » du musée Pointe-à-Callière. En revanche, la numérisation du contenu muséal et sa diffusion peuvent aussi entraîner une baisse de fréquentation. Il peut s’avérer moins tentant de se déplacer et de payer une entrée pour un musée si l’on peut apprécier son contenu de chez soi.

Pour André Delisle, directeur général du Château Ramezay, la numérisation à grande échelle des documents d’archives et des objets historiques a provoqué une certaine dépréciation des originaux. Le fait que des collections entières peuvent être virtualisées et rendues accessibles gratuitement partout et en tout temps soulève la question de la pertinence de conserver la collection originale, qui prend de l’espace et qui entraîne des coûts d’entretien. Pourtant, M. Delisle est convaincu qu’il n’y a rien comme voir l’objet authentique, expérience qui ne pourra jamais être vécue par le biais du numérique. De plus, il rappelle que l’histoire (tout comme la technologie d’ailleurs) est en constante évolution. Se débarrasser d’objets du passé sous prétexte qu’ils sont accessibles en ligne pourrait s’avérer une grossière erreur, alors qu’une nouvelle technique de datation ou de meilleures résolutions de numérisation pourraient voir le jour peu après.

Léon Robichaud, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des humanités numériques, considère que l’une des erreurs les plus courantes dans l’intégration du numérique dans les musées est de s’imaginer que l’ensemble du public est passionné par la technologie. Par exemple, le fait d’intégrer une borne numérique interactive dans une exposition muséale traditionnelle peut isoler la technologie dans un coin et ne susciter que l’intérêt de quelques curieux qui tenteront d’actionner les différents boutons de l’interface afin d’explorer le contenu. Puisque ces bornes coûtent très cher à mettre en place, les organisateurs doivent être conscients de ce risque. Dans l’exposition Nourrir le quartier, nourrir la ville, de l’Écomusée du fier monde, l’expérience acquise et le travail de collaboration entre experts en numérique, en recherche et en scénographie permis une intégration réussie du numérique. Plutôt que d’opter pour une seule borne qui rassemblait tout le contenu numérique, les éléments technologiques ont été littéralement découpés puis saupoudrés dans l’exposition pour que les gens ne considèrent pas ces apports numériques comme un produit à part, mais comme une partie intégrante du récit qui leur était présenté. Deux bornes offraient la possibilité d’utiliser des applications cartographiques interactives et une autre permettait de manipuler un modèle 4D d’une usine et des documents textuels, iconographiques et sonores, ce qui facilitait la compréhension du modèle présenté. Afin de rendre le contenu numérique accessible, les experts avaient conçu une interface conviviale que les visiteurs pouvaient s’approprier facilement.

L’ère du numérique a décuplé les possibilités de rendre le passé plus présent, plus spectaculaire et plus vivant. Ce n’est pas une vague ni même un ouragan, c’est un tout nouveau climat auquel il faut s’adapter. Avec l’évolution effarante de la technologie, il est difficile de prévoir la forme que prendra le numérique dans les évènements commémoratifs et dans les musées au cours des prochaines décennies. Ce qui est certain, c’est que la présence du numérique continuera de transformer notre rapport au passé et de nous offrir des moyens inattendus pour le revivre et le célébrer.

L’histoire de Cité Mémoire 

En 2006, la Société de développement du secteur commercial du Vieux-Montréal, la Société du Vieux-Port de Montréal, le Regroupement des organismes culturels du Vieux-Montréal ainsi que des citoyens du quartier historique se sont réunis pour imaginer un évènement qui serait rassembleur, innovateur, et qui mettrait en valeur l’immense richesse de l’histoire de Montréal. Martin Laviolette a alors mis sur pied Montréal en Histoires et l’organisme à but non lucratif derrière Cité Mémoire était né. L’idée était de raconter l’histoire de Montréal à travers ses murs. Selon Martin Landry, responsable du contenu historique et pédagogique chez Montréal en Histoires, le Vieux-Montréal, malgré sa grande beauté, avait encore plusieurs façades moins jolies, laissées de côté par des travaux d’embellissement du quartier effectués dans les années 1990. Les organisateurs ont donc décidé d’identifier ces murs ternes, comme certaines façades bordant des stationnements et des ruelles délaissées, et de les rendre attrayants. Ils ont décidé de raconter l’histoire de la ville de façon différente, en présentant des tableaux sur ces murs : des œuvres lyriques inspirées de personnages et d’évènements historiques. La création de la trame artistique de l’œuvre a été confiée à Michel Lemieux et Victor Pilon, et les textes ont été rédigés par Michel-Marc Bouchard.

Au départ, les organisateurs ne pensaient pas que le projet se déroulerait encore lors du 375e anniversaire de Montréal. Cependant, son succès était retentissant et le financement privé, qui a pris la relève des fonds initiaux, était au rendez-vous. En 2016, Cité Mémoire s’est déployé sur un peu plus de 23 surfaces. Après une année complète, ce chiffre s’est décuplé pour atteindre 25 tableaux, 77 points d’intérêt, 29 réalités augmentées et 3 réalités virtuelles. L’application gratuite Montréal en Histoires a été téléchargée plus de 160 000 fois. 1 million de personnes ont vécu l’expérience Cité Mémoire. Aujourd’hui, Cité Mémoire planifie son avenir en termes de décennies. Le projet a reçu une reconnaissance à l’international, étant donné son succès et le fait qu’il s’agit encore à l’heure actuelle du plus grand parcours de vidéo projection au monde. Les organisateurs de Cité Mémoire ont reçu plusieurs demandes d’Europe, d’Asie et des États-Unis. Un partenariat se dessine avec la Ville de Paris, ainsi qu’avec la Chine. Le projet montréalais a décidément le vent dans les voiles!

Jean-Denis Rondeau a obtenu son baccalauréat en enseignement de l’histoire et de la géographie au secondaire en 2017. Il est présentement étudiant à la maîtrise au département d’histoire de l’UQAM. Son mémoire, toujours en rédaction, porte sur la politique étrangère des États-Unis envers le Nicaragua durant la présidence de Jimmy Carter. Il est passionné par l’histoire diplomatique, politique et militaire de l’Antiquité à nos jours.

Le cours mythique de Paul-André Linteau

Par Jean-Denis Rondeau
Texte publié au sein de la revue Histoire Québec, vol. 24, no 2, 2018, p. 12-14.

Pendant plus de trente ans, le cours d’histoire de Montréal de Paul-André Linteau fut l’un des cours les plus connus et appréciés de l’Université du Québec à Montréal. Le succès de ce cours légendaire reposait sur deux principes centraux : quitter la salle de classe pour aller explorer la ville et s’imprégner de son histoire, et apprendre aux étudiants à travailler comme de vrais historiens. Ces deux ingrédients, une fois mélangés avec la passion contagieuse de M. Linteau pour l’histoire de la métropole, ont marqué plusieurs générations d’étudiants.

Apprendre à lire et écouter Montréal
L’un des éléments les plus marquants et les plus appréciés du cours était sans contredit les fameuses visites sur le terrain. La ville -avec ses bâtiments, ses clôtures, ses rues et ses espaces publics- étant l’objet du cours, M. Linteau jugeait fondamental de voir ces espaces urbains pour se les approprier et comprendre leur histoire. Il quittait donc la salle de classe en compagnie de ses étudiants pour se rendre à différents lieux dans la ville, entre deux et quatre fois par session.

Armé uniquement de ses célèbres fiches aide-mémoire, il était imperturbable face au froid et à l’incessant vacarme des travaux de construction et de la voirie. Ses étudiants essayaient tant bien que mal de suivre son rythme soutenu alors qu’il parcourait les rues pour leur permettre de décoder la ville, de la lire comme s’il s’agissait d’un manuscrit et de découvrir la signification historique de ses espaces. La ville était dévoilée et perçue comme elle était vraiment : une succession de couches historiques qui s’empilent les unes par-dessus les autres, une superposition d’époques et de styles architecturaux. Les étudiants apprenaient le rôle historique des différents lieux, ils pouvaient suivre leur transformation à travers les décennies et entendre ce que ces lieux nous disent aujourd’hui sur notre histoire.

L’un des quartiers incontournables était le Vieux-Montréal, dans l’arrondissement Ville-Marie, où l’on pouvait retracer l’histoire de Montréal, de sa fondation jusqu’à notre époque. La visite de la place d’Armes était particulièrement appréciée par M. Linteau, car chacun de ses côtés raconte une facette de l’histoire de la ville. Le côté sud, où trône la Basilique Notre-Dame, évoque le volet français et catholique. Le côté nord, avec l’édifice de la banque de Montréal, représente l’aspect anglo-écossais, protestant et financier. Le côté est, là où se situe l’édifice New York Life Insurance, témoigne de l’influence américaine, alors que le côté ouest, à l’ombre du 500 Place d’Armes, illustre le Québec contemporain. Une visite dans le Mille carré doré offrait la possibilité de contempler la transformation d’un ancien quartier bourgeois anglophone en un deuxième centre-ville. Un parcours en autobus dans l’est de la ville permettait quant à lui de fouler un sol où avaient été développées diverses banlieues francophones. Les historiens en devenir et leur guide commençaient ce trajet par la ville de Maisonneuve (là où se situe actuellement le marché Maisonneuve), l’ancienne banlieue francophone de la fin du 19e siècle, encore perceptible sous les nouveaux aménagements urbains. Ils se rendaient ensuite à la Cité-jardin du Tricentenaire, construite au début des années 1940, avant d’aller dans le Nouveau Rosemont, banlieue annexée au début du 20e siècle, qui comprenait une immense zone dans l’est qui ne s’est urbanisée que dans l’après-guerre. Le parcours prenait fin à Saint-Léonard, anciennement côte Saint-Michel, une banlieue développée par une coopérative de Canadiens français liés aux milieux syndicaux et catholiques.

Remonter aux sources
Le cours d’histoire de Montréal fut également, pour de nombreux étudiants, un premier contact avec les sources historiques. M. Linteau, plutôt que de demander à ses étudiants de lire et de résumer la pensée d’historiens, préférait leur apprendre à devenir eux-mêmes de vrais historiens en interprétant ces traces du passé. Chaque étudiant devait choisir un segment de rue, par exemple, la rue Saint-Hubert, entre René-Lévesque et Sainte-Catherine, et devait faire une recherche, à l’aide entre autres des annuaires Lovell, afin d’examiner différents phénomènes, comme la mobilité de la population et la composition sociale de ces bouts de rues. Les étudiants pouvaient brosser un portrait des gens qui avaient habité ces rues (leurs métiers, leurs origines) pour découvrir leur transformation au fil du temps.

Les annuaires Lovell
Entre 1842 et 2010, les annuaires Lovell ont recensé le lieu de résidence des habitants de Montréal et de ses banlieues. Ces ouvrages de référence offrent un portrait détaillé pour tout chercheur s’intéressant à la généalogie, à l’histoire sociale ou à la géographie urbaine. Ces documents ont été numérisés et sont disponibles en ligne sur le site de la Bibliothèque et archives nationales du Québec.

Ce cours était un plongeon dans la ville et son histoire. Il pouvait faire naître chez les étudiants un amour pour la ville et une passion pour le métier d’historien, les inciter à se réorienter vers l’histoire urbaine et même leur donner le goût de poursuivre leurs études à la maîtrise. « Son cours m’a appris à aimer Montréal. Ça a été mon premier vrai contact avec le métier d’historienne ». C’est la première chose que m’a dite Cassandra Smith, une ancienne étudiante de M. Linteau, lorsque je lui ai demandé de me parler de son expérience avec le cours d’histoire de Montréal. Bref, c’était un cours qui pouvait changer une vie.

Au-delà du cours, une personnalité remarquable
La personnalité du professeur était aussi très appréciée par les étudiants. En effet, M. Linteau ne partageait pas que ses connaissances encyclopédiques, il partageait également sa passion. Son amour pour l’histoire de Montréal était tout simplement contagieux. De plus, malgré sa renommée qui a traversé l’Atlantique, sa grande expertise et le succès retentissant de son cours, M. Linteau est toujours resté très humble. Même dans les années qui précédaient sa retraite, il sollicitait les opinions des étudiants sur son cours et les écoutait avec intérêt. Imaginez un chef d’orchestre de renom qui, lors d’un entracte, consulte des spectateurs pour leur demander si sa prestation est à la hauteur de leurs attentes… L’importance d’être habité par une telle humilité alors que l’on est au sommet a été l’un des apprentissages les plus marquants du cours pour plusieurs étudiants.

M. Linteau est aujourd’hui à la retraite. Lors de sa conférence au Forum d’histoire et de patrimoine de Montréal : découvrir la métropole par ses quartiers, le 27 octobre 2017, il mentionnait que la production de synthèses historiques avait été l’un des plus grands plaisirs de sa carrière. Au cours de l’entrevue qu’il m’a accordée pour cet article, il m’a fait part d’un autre aspect de son métier qu’il avait particulièrement aimé : enseigner et travailler avec les étudiants, année après année. Merci, M. Linteau, d’avoir partagé votre passion avec plusieurs générations.

Le cours d’histoire de Montréal à travers les années

Le cours d’histoire de Montréal tire ses origines du cours d’histoire urbaine du Québec, mis sur pied au milieu des années 1970 par Paul-André Linteau. À cette époque, l’histoire urbaine était encore un champ en développement au Canada et peu de recherches portaient sur les villes du Québec, exception faite de Montréal. La grande majorité de la matière du cours portait donc sur la métropole, qui faisait déjà l’objet d’un large corpus documentaire. Après avoir enseigné ce cours pendant une dizaine d’années, M. Linteau croyait que le temps était venu d’offrir un cours spécifique sur l’histoire de Montréal, étant donné le déséquilibre du cours d’histoire du Québec. La proposition fut acceptée par le comité du programme d’histoire et, en 1986, M. Linteau donnait le tout premier cours universitaire entièrement consacré à l’histoire de Montréal.

Si le cadre général du cours n’a pas changé de façon significative au fil des années, de nouvelles recherches ont toutefois amené M. Linteau à redéfinir des aspects importants de son message. Par exemple, dans les années 1970, la classe ouvrière montréalaise était perçue comme un groupe exploité, dominé par le capitalisme, vivant constamment sous le seuil de la pauvreté et aucunement maître de son sort. La grande partie de la population de Montréal était donc généralement présentée selon une vision misérabiliste, dans une interprétation victimisante de ses conditions de vie. Au tournant des années 1990, de nouvelles recherches s’intéressaient à la vie ouvrière du point de vue des femmes, à la cellule familiale et aux conditions de logement. Les citoyens du passé étaient dorénavant perçus comme des acteurs sociaux dotés d’une certaine autonomie. Le rôle des femmes était maintenant considéré comme fondamental, car elles parvenaient à vêtir et nourrir la famille avec les moyens dont elles disposaient. Le cours d’histoire de Montréal a aussi connu plusieurs changements apportés par l’évolution des systèmes informatiques. Au moment où M. Linteau donnait son premier cours d’histoire de Montréal, les documents historiques devaient être consultés là où ils étaient conservés. De nos jours, une connexion à internet suffit pour avoir accès à une innombrable quantité de sources. Les avancées dans le monde du numérique ont permis à M. Linteau et ses étudiants de procéder à des traitements de données complexes qui auraient auparavant représenté une charge de travail considérable, en plus d’offrir un éventail de documents et de possibilités inimaginables en 1986.

Jean-Denis Rondeau a obtenu son baccalauréat en enseignement de l’histoire et de la géographie au secondaire en 2017. Il est présentement étudiant à la maîtrise au département d’histoire de l’UQAM. Son mémoire, toujours en rédaction, porte sur la politique étrangère des États-Unis envers le Nicaragua durant la présidence de Jimmy Carter. Il est passionné par l’histoire diplomatique, politique et militaire de l’Antiquité à nos jours.

 

Ressources numériques, travail en réseau et apprentissage de l’histoire: les défis du RÉCIT de l’univers social

Par Roch Montpetit

L’environnement d’une classe d’histoire à l’école a sensiblement changé dans la foulée des réformes que connaît le monde de l’enseignement depuis une vingtaine d’années. De plus en plus, le tableau vert et la craie blanche cèdent la place à un tableau numérique interactif (TNI) et l’ordinateur portable ou la tablette remplace progressivement le « cahier Canada ». Le design du local se rapproche souvent d’un modèle laboratoire: les armoires de métal contenant cartes, affiches et livres de référence, sans disparaître complètement, cohabitent dorénavant avec des aires de travail d’équipe et des ordinateurs. L’utilisation d’outils numériques est une réalité présente dans la quasi-totalité des domaines d’activités scolaires. Autant pour les élèves que les enseignants, le numérique devient incontournable.

Le développement de ces ressources entraîne d’importants changements dans les façons de faire à l’école, et pas seulement pour l’enseignement de l’histoire mais pour chacune des disciplines. Les technologies de l’information et des communications (TICS) permettent le passage d’un modèle d’enseignement magistral à un modèle d’accompagnement. L’enseignant devient ainsi un facilitateur, un animateur, bref, une référence auprès des élèves dans le développement de leurs compétences en histoire. Pour le professeur, le défi est de taille, étant donné la diversité des instruments existants et les compétences nécessaires à leur apprivoisement et à leur maniement. Dans ce contexte, le ministère de l’Éducation du Québec a mis en place, en 2000, un réseau de ressources et d’échanges appelé « RÉCIT » et ce, pour chacun des 5 grands domaines d’apprentissage du Programme de formation de l’école québécoise, dont l’univers social.

Mais qu’est-ce au juste qu’un RÉCIT? Le mot est en fait l’acronyme de « réseau pour le développement des compétences par l’intégration des technologies ». Les RÉCIT sont des organismes chargés de créer et d’animer une plateforme de partage d’informations et d’outils pédagogiques à l’intention des enseignants du primaire et du secondaire. Chaque RÉCIT réunit une équipe qui assure la mise à jour, la promotion et le développement de ressources pour un domaine d’apprentissage, tout en fournissant une formation initiale et un accompagnement aux enseignants-utilisateurs.

Les ressources du RÉCIT de l’univers social
Depuis la fin des années 1990, l’enseignement de l’histoire s’est progressivement intégré au domaine d’apprentissage appelé « univers social », dont l’histoire est le volet « héritage culturel ». C’est donc le RÉCIT de l’univers social qui a pour mission de développer d’outils numériques pour l’enseignement de l’histoire. Sa plateforme héberge une banque de documents et d’instruments constamment mise à jour et bonifiée, où l’on retrouve des situations d’apprentissage et d’évaluation, des documents numérisés, etc. L’équipe d’animation, constituée surtout de conseillers pédagogiques, est en contact régulier avec des enseignants de toute la province.

Les ressources mises à disposition des enseignants du primaire et du secondaire sur la plateforme du RÉCIT de l’univers social sont variées et dynamiques. Elles permettent d’explorer l’histoire sous différents angles, que ce soit par une ligne du temps interactive, par une banque de documents et d’images, ou encore par des graphiques ou des cartes géographiques. Les utilisateurs y ont accès à un large éventail d’outils d’exploration, rassemblés sous des thématiques clairement définies telles que le patrimoine, les idéologies, les rébellions, les élections, les grandes figures de l’histoire, etc. Grâce à de nombreux partenariats avec des centres d’archives, des bibliothèques, des musées ou des groupes de recherche, le RÉCIT accède à du matériel et des applications libres de droits et les partage avec les enseignants.

De façon particulière, la collaboration du RÉCIT et du Partenariat de recherche Montréal, plaque tournante des échanges, associé au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, a permis, depuis 2014, la réalisation de dossiers documentaires et de tâches d’apprentissage concernant l’histoire de Montréal. Pour les classes du primaire, on retrouve ces tâches sur le site Web Sociétés et territoires créé par le RÉCIT, alors que pour les classes du secondaire, elles sont intégrées au site Documents d’histoire et de géographie. Les thématiques qui y sont abordées vont du concept d’habitation aux conditions de travail ouvrières, en passant par  la crise des années 1930, Expo 67 et d’autres événements marquants comme le 375e anniversaire de la fondation de Montréal.

À titre d’exemple, une tâche d’apprentissage en histoire destinée aux élèves du secondaire qui traite de la production industrielle débute par une courte mise en contexte sur le monde du travail au XIXe siècle. Puis, en utilisant neuf documents iconographiques (comme ceux ci-contre), l’élève doit identifier les changements que provoque la révolution industrielle, tant dans les méthodes de travail que dans les nouveaux types de main d’œuvre. Enfin, à partir de ces informations, on l’invite à réaliser un schéma comparatif des lieux et des conditions de travail, avant et après la révolution industrielle, et à le présenter à ses pairs.

La clé: le travail en réseau
Le grand intérêt du RÉCIT réside dans le principe du travail en réseau. L’équipe d’animation et les enseignants sont en relation constante, dans le but de maximiser l’utilisation d’outils et de documents numériques et de les adapter aux besoins des élèves. L’essentiel du travail à l’intérieur d’un RÉCIT se caractérise donc par une dynamique d’interaction. Le RÉCIT génère même des communautés d’utilisateurs. La communauté d’histoire de 3e et de 4e secondaire, par exemple, permet un partage d’activités que les enseignants ont réalisées dans leur classe et qu’ils mettent volontairement à la disposition de leurs collègues.

L’ère du numérique dans laquelle nous vivons provoque une transformation des façons de faire dans la plupart des sphères d’activités, incluant l’enseignement. Basé sur le partage en réseau, le modèle de travail développé par le RÉCIT permet le développement, l’enrichissement et le partage de matériel pédagogiques numériques. Il devient une référence dans le travail d’un nombre croissant d’enseignants. Ce modèle se révèle aussi inspirant pour d’autres communautés de recherche et d’échange en histoire, comme les sociétés d’histoire ou de généalogie.

Roch Montpetit est doctorant en histoire à l’UQAM. Ses intérêts de recherche portent principalement sur l’histoire de l’éducation au Québec, l’histoire urbaine et le patrimoine bâti. Ses recherches portent surtout sur le XIXe siècle et la première partie du XXe siècle, jusqu’à la Révolution tranquille. Son mémoire de maîtrise porte sur le développement de l’enseignement technique au niveau supérieur dans le contexte de la diversification des profils d’enseignement universitaire au Québec durant les décennies 1950 et 1960, alors que son projet de thèse concerne le parcours de formation et de professionnalisation de l’architecte québécois, entre 1890 et 1950.

Patrimoine bâti et histoire de quartier: l’expérience d’une classe de 5e année du quartier Centre-Sud

Par Roch Montpetit
Texte publié au sein de la Revue Histoire Québec, vol. 24, no 2, 2018, p. 15-16.

Découvrir l’histoire de son quartier est une démarche accessible à tous et par divers moyens, entre autres par la reconnaissance des traces du passé qui y subsistent. C’est ce que démontre la brochure « Un petit tour dans le quartier Centre-Sud », réalisée par un groupe d’élèves de 5e année de l’école Garneau, de Montréal. Chaque page de la brochure offre une capsule d’histoire inspirée d’un bâtiment patrimonial qui y est présenté.  Une frise chronologique (une ligne du temps en quelque sorte) apparaît tout au long des pages, permettant d’abord d’identifier l’année de construction du bâtiment, puis de présenter une capsule d’histoire portant sur la période historique durant laquelle le bâtiment fut construit.

Plus d’une dizaine de périodes des cours d’histoire et de géographie (regroupés maintenant dans le domaine d’apprentissage de l’Univers social), étalées sur plusieurs semaines, ont été requises pour la réalisation de cette expérience en 2015. Une série d’activités, animées par l’enseignante ou par des intervenants-ressources, lorsque le contenu l’exigeait, a été proposée aux élèves.

Une des premières démarches a amené les élèves à décrire leur quartier selon leurs perceptions. Les enfants ont notamment dessiné un plan du quartier en y situant, au meilleur de leur connaissance les rues, les bâtiments, les parcs, ou encore tracé un trajet entre leur école et leur domicile, etc. Le groupe a aussi réalisé une promenade dans le quartier pour regarder ce paysage de leur quotidien d’un point de vue « culturel » en portant une attention particulière à la présence du patrimoine bâti.  Appareils photo en main, les élèves ont dû repérer et photographier des bâtiments pouvant faire partie du patrimoine du quartier de leur école.

De retour en classe, les élèves ont été invités à partager leurs découvertes et à entreprendre une recherche afin de documenter leurs trouvailles. En découvrant l’histoire de ces bâtiments, des gens qui les ont construits, décorés, et qui y ont vécu, ils ont pu élaborer le scénario d’une histoire de leur quartier. D’autres ateliers se sont succédé, avant la réalisation de la brochure, afin de consolider les apprentissages : exploration de photographies d’archives de la Ville de Montréal, études des modes de vie d’autrefois ou des périodes historiques comme l’industrialisation ou la Grande Dépression, etc.

Ces différents ateliers ont demandé la mobilisation de plusieurs ressources extérieures[1], tant pour l’animation que la documentation. Deux chercheures ont entre autres conçu des dossiers numériques regroupant des archives et documents en lien avec les bâtiments patrimoniaux du quartier pour faciliter les recherches des élèves. Plusieurs autres activités d’enrichissement proposées par des intervenants spécialisés ont supporté les élèves dans la réalisation de la brochure. Les textes de cette dernière ont d’ailleurs été composés entièrement par les élèves.

Le projet qui chapeaute cette réalisation fut piloté par Julia Poyet, professeure au département d’histoire de l’UQAM et chercheuse associée au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (LHPM) de la même université. Il fait partie d’une étude qui s’interroge sur le rôle potentiel de l’étude du patrimoine de proximité dans la construction identitaire des enfants. Le cadre conceptuel du projet a été pensé autour de trois pôles qui ont orienté l’ensemble des activités. Le premier pôle s’articule autour de l’identité sociale, qui, pour chaque individu, se structure dans le temps, l’espace et le milieu social ambiant. Un deuxième pôle concerne l’histoire locale, qui permet la réalisation d’apprentissages signifiants pour les élèves. Finalement, un troisième pôle porte sur le patrimoine comme témoin des modes de vie passés et de l’évolution de la société à travers l’histoire.

Cette expérience vécue avec une classe du primaire s’avère enrichissante sous plusieurs aspects. En effet, le développement d’une sensibilité au patrimoine dès l’école primaire, l’opportunité de faire des apprentissages par l’exploration d’un territoire de proximité et l’utilisation de différents médiums, comme la photographie et l’ordinateur pour la recherche d’informations, se sont avérés d’un intérêt certain pour les élèves. De plus, les effets d’une telle expérience ne sont pas à négliger. D’abord, cette expérience est facilement transposable dans un autre contexte, que ce soit un autre milieu ou une clientèle différente, comme une société d’histoire ou encore un bureau de tourisme local. Constituant un élément de fierté pour ses auteurs, la brochure offre non seulement le portrait de ce quartier à un moment précis de son évolution, mais aussi les perceptions et les sentiments qu’il inspire aux personnes qui y vivent. Finalement, elle constitue une sorte de pièce d’archives pour le futur et le rappel, pour les participants, d’une expérience enrichissante et unique.

Pour en savoir plus :

  • POYET, Julia, Mélissa BENJAMIN, Marie-Claude CARRIER et Vanessa LEDOUX, « Le Patrimoine de leur quartier défini par les élèves du projet ‘’Ville-Marie 2015’’ », Enjeux de l’univers social, Québec, vol. 12, no 1, 2016, p. 6-13 ;
  • LAROUCHE, Marie-Claude, Joanne BURGESS et Nicola BEAUDRY, (dir,), « Identité et patrimoine. Les résultats de l’étude préliminaire. Ville-Marie 2014 », dans Éveil et enracinement. Approches pédagogiques innovantes du patrimoine culturel, Québec, Presses de l’Université du Québec, collection Culture et publics, 2016, p. 11-28.

[1] Parmi les organismes ayant collaboré à la composition de ces dossiers documentaires numériques, on compte le Service des archives de la Ville de Montréal, l’Écomusée du fier monde et l’OPEQ (Ordinateurs pour les écoles du Québec).

Roch Montpetit est doctorant en histoire à l’UQAM. Ses intérêts de recherche portent principalement sur l’histoire de l’éducation au Québec, l’histoire urbaine et le patrimoine bâti. Ses recherches portent surtout sur le XIXe siècle et la première partie du XXe siècle, jusqu’à la Révolution tranquille. Son mémoire de maîtrise porte sur le développement de l’enseignement technique au niveau supérieur dans le contexte de la diversification des profils d’enseignement universitaire au Québec durant les décennies 1950 et 1960, alors que son projet de thèse concerne le parcours de formation et de professionnalisation de l’architecte québécois, entre 1890 et 1950.

Les défis de la sauvegarde du patrimoine à la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville

Par Jordane Labarussias
Texte publié au sein de la revue Histoire Québec, vol. 24, no 2, 2018, p. 17-19.

Fondée en mars 2015, la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville (SHAC) a déjà mené plusieurs luttes d’importance pour la défense de l’héritage culturel de son arrondissement. À dire vrai, l’enjeu de la sauvegarde a modelé la création et le développement de la SHAC, au point où il est devenu sa principale raison d’être. La réputation d’expertise qu’elle a acquise dans ce domaine a été le fruit d’un dialogue avec la communauté et les instances politiques, d’un travail acharné motivé par la passion de ses membres bénévoles, et d’un peu de chance…

Une première lutte patrimoniale : la Montreal Works
L’origine de cette réputation remonte à l’automne 2015, lorsque la SHAC se porte à la défense de l’ancienne usine de munitions de la Montreal Works, dans le secteur manufacturier Chabanel. Située au 9500, boulevard Saint-Laurent, cette usine bâtie en 1942 témoigne de l’évolution industrielle du quartier et est étroitement liée à l’histoire de l’émancipation des femmes au Québec. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les femmes accèdent au travail salarié et à des emplois auparavant surtout réservés aux hommes. L’usine de la Montreal Works, construite pour répondre à l’effort de guerre, accueille alors des milliers d’ouvrières. À la fin du conflit, l’usine est convertie pour accueillir d’autres activités industrielles, dont la fabrication de vêtement. Plus récemment, le bâtiment est tombé en désuétude et fut en partie incendié. Son propriétaire, la Ville de Montréal, décide de démolir l’ensemble pour faire place à un garage municipal et un immeuble de bureaux. En octobre 2015, la firme Delsan se voit octroyer le contrat de démolition.

Cette nouvelle suscite une vive réaction des membres fondateurs de la SHAC. Le 26 novembre 2015, les coprésidents de l’organisme, Valérie Nadon et Vincent Garneau, ainsi que les quatre autres membres du conseil d’administration signent une lettre s’opposant à la démolition. Ils rédigent un mémoire démontrant la valeur historique et patrimoniale du bâtiment. Ce texte recommande non seulement la préservation du site, mais aussi sa mise en valeur par un projet de développement durable pour contribuer à la relance du quartier Chabanel. Le rapport est accompagné de cinq lettres d’appui provenant d’experts et d’organismes en patrimoine.

Un succès retentissant
En parallèle, la SHAC organise une manifestation publique en soutien à cette cause. L’événement se tient quelques jours à peine avant la séance du Comité de démolition de l’arrondissement devant décider du sort de la Montreal Works. La SHAC y invite toute la classe politique du secteur, espérant récolter au moins quelques appuis officiels. Mais, le succès de la rencontre dépasse les espérances des organisateurs. Environ 80 résidents du quartier se présentent pour soutenir la SHAC. De plus, tous les élus des différents paliers de gouvernement répondent à l’appel, ainsi que plusieurs organismes œuvrant à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine, dont Action Patrimoine et Héritage Montréal.

La présence de personnalités politiques d’envergure et d’acteurs du domaine donne une grande ampleur médiatique à l’événement, ce qui propulse la SHAC à l’avant-plan des défenseurs du patrimoine d’Ahuntsic-Cartierville. Du jour au lendemain, une centaine de personnes adhèrent à la société d’histoire. Mme Nadon, coprésidente jusqu’en 2017, affirme que l’attention médiatique et tous ces appuis ont fait de la SHAC un acteur incontournable pour toute lutte patrimoniale dans l’arrondissement, en lui donnant une crédibilité instantanée.

Les pics des démolisseurs
Malheureusement, ce coup d’éclat n’a pu sauver le 9500, boulevard Saint-Laurent des pics des démolisseurs. À l’hiver 2016, le Comité de démolition prend connaissance du mémoire de la SHAC et cède quelque peu à la pression de l’opinion publique en mandatant une évaluation patrimoniale indépendante. Quoique ce rapport soutienne les arguments de la SHAC, selon Mme Nadon, le comité approuve la démolition. Sa seule concession est une promesse de conserver quelques éléments architecturaux, afin de les réutiliser dans la nouvelle construction. De plus, une plaque commémorative doit y être installée, afin de rappeler le rôle des femmes dans l’effort de guerre. L’usine est démolie au printemps 2016, mais en janvier 2018 la construction des nouveaux immeubles municipaux n’a toujours pas débuté.

Le Fort Lorette en danger
Au printemps 2017, une autre lutte patrimoniale pointe à l’horizon. Les Sœurs de Miséricorde viennent de vendre le terrain du 12375, rue du Fort-Lorette à un promoteur immobilier. L’intention de ce dernier est de démolir l’ancienne résidence des religieuses et d’y construire un ensemble de condos.

Cependant, des historiens et des archéologues pensaient depuis longtemps que les vestiges du Fort Lorette, appartenant à une ancienne mission sulpicienne ayant servi à évangéliser les Autochtones de 1696 à 1736, se trouvaient sur ce terrain. De plus, l’emplacement fait partie du vaste site patrimonial de l’Ancien-Village-du-Sault-au-Récollet, cité par la Ville de Montréal, et se situe à proximité de l’église de la Visitation, qui bénéficie d’un classement et d’une aire de protection. Pour ces raisons, le promoteur doit demander à la Ville et au ministère de la Culture et des autorisations de bâtir. Après des négociations avec le propriétaire, un accord est conclu entre les parties pour conduire des fouilles archéologiques en juin 2017.

En parallèle, la SHAC invite les résidents du quartier à s’exprimer sur l’avenir du site. L’organisme fait d’abord circuler une pétition demandant que le terrain réintègre le domaine public, au vu de son importance pour l’histoire des Autochtones, de la Nouvelle-France et des communautés religieuses. Il  rédige aussi un rapport sur la valeur patrimoniale et archéologique du Fort Lorette. Pour compléter le tout, la société d’histoire tient, le 18 juin 2017, une consultation publique dans l’église de la Visitation. Pas moins de 60 résidents du quartier y participent et expriment leur volonté de mettre en valeur le site pour le bien de la communauté, proposant notamment d’y créer un centre d’interprétation.

Au final, les fouilles confirment la présence des traces du Fort Lorette sur le site. Plusieurs mesures sont alors entreprises afin de protéger le terrain : la Ville intervient pour créer une réserve foncière et  le ministère rédige un avis d’intention de classement du lieu comme site patrimonial. C’est aussi une victoire pour la SHAC, qui cherche dorénavant à sensibiliser les élus locaux à l’importance d’aller au-delà de la simple préservation du site.

La défense du patrimoine: un enjeu au cœur de l’organisme
Dans le cas de la Montreal Works comme dans celui du Fort Lorette, la SHAC a choisi de tenir un rôle d’interlocuteur non partisan et indépendant auprès des élus, en canalisant l’engagement des citoyens pour la préservation de leur héritage culturel et historique. Comme elle est composée entièrement de bénévoles et ne reçoit aucun financement, son avenir dépend de l’engagement de ses membres et de la passion de son conseil d’administration. Les nouveaux coprésidents en poste depuis l’été 2017, Charlotte Kelly et Yvon Gagnon, assurent que la lutte pour la défense du patrimoine de leur arrondissement restera un des piliers de cet organisme citoyen.

Les combats à venir
En 2018, la SHAC s’implique dans de nombreux dossiers patrimoniaux. D’abord, il y a le cas de l’école secondaire Sophie-Barat, qui existe depuis 1850 et dont certains éléments sont en ruine. Sa sauvegarde est un enjeu personnel pour Mme Kelly, qui a fréquenté cet établissement. La SHAC agit aussi comme partenaire auprès de la Ville dans le dossier de mise en valeur de l’ancien moulin à farine et de l’ancienne maison du Pressoir du Sault-au-Récollet, laissés vacants après la fermeture de l’organisme Cité Historia  en 2016. Finalement, Hydro-Québec sollicite la participation de la société d’histoire au projet de rénovation des berges aux abords du barrage Simon-Sicard. Ces deux derniers dossiers sont autant de preuves du statut de la SHAC comme acteur incontournable du patrimoine dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.

Ahuntsic: Huron ou Français? 

Qui est Ahuntsic ? Est-il Huron ou Français ? Voilà la question qui intéresse Karolanne Laurendeau-Goupil, membre de la Société d’histoire Ahuntsic-Cartierville, lors d’une conférence du 18 novembre 2017. L’appellation de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville est composée d’un mot wendat (huron) et d’un mot français. Si la seconde partie rappelle un célèbre premier ministre, sir George-Étienne Cartier, la première est plutôt associée à un personnage moins connu de l’histoire. « Ahuntsic » est le surnom porté par un jeune compagnon du père récollet Nicolas Viel. Tous deux meurent noyés en 1625, quand leur canot chavire aux rapides de la rivière des Prairies, en un lieu connu depuis sous le nom de Sault-au-Récollet. Mais, qui est donc Ahuntsic, l’homme ? Est-il un Huron converti au catholicisme, ou vient-il de France, comme le père missionnaire ? Pour résoudre ce mystère, commençons par explorer la signification du mot lui-même. En wendat (langue huronne), « ahuntsic » signifie « petit poisson frétillant », ce qui évoque une personne animée, pleine de vie. Regardons maintenant ce que disent les sources à propos de cet individu et des circonstances de son décès. Dans l’Histoire du Canada de Gabriel Sagard, publié en 1636, Ahuntsic est un disciple français ayant reçu un nom huron. Pourquoi ? Sagard ne l’explique pas, mais on peut supposer qu’il s’agissait d’un futur religieux se destinant à intégrer les Récollets. Puis, à la fin du 17e siècle, l’identité d’Ahuntsic se transforme et devient huronne. Le père Le Clercq, un autre missionnaire récollet, écrit dans son Histoire des Colonies françaises de 1692 qu’Ahuntsic est un « néophyte huron », c’est-à-dire un Huron devenu chrétien.

Cette identité autochtone restera associée au jeune homme pour les siècles suivants, tant et si bien qu’Ahuntsic devient un Huron dans la mémoire collective. Cette mémoire intègre aussi une histoire plus sombre concernant sa mort : une tribu iroquoise voisine aurait assassiné le père Viel et son compagnon de voyage, en les poussant dans les rapides. On peut d’ailleurs voir les traces de cette interprétation sur la statue d’Ahuntsic située au Sault-au-Récollet, tout comme sur un tableau, où il est représenté sous les traits d’un Autochtone. Puis, au 20e siècle, l’historien et prêtre franciscain Archange Godbout « réhabilite » l’identité française d’Ahuntsic. Selon lui, il s’agirait bel et bien d’un Français, au nom inconnu, arrivé au Canada en compagnie des Récollets vers 1621. Mais, on n’en sait pourtant pas plus sur l’homme, ni sur les circonstances réelles de sa mort. Malgré ces travaux, l’identité huronne d’Ahuntsic persiste. Alors, qui était Ahuntsic ? Un jeune Français portant un nom wendat, un jeune Huron disciple des Récollets, un parfait inconnu? Son identité est une énigme qui laisse à la postérité un simple nom : Ahuntsic, petit et frétillant.

Jordane Labarussias s’intéresse à l’histoire du Québec et du Canada aux 19e et 20e siècles. Ses recherches de maîtrise portent sur l’histoire de la presse et des institutions politiques du Québec au début du 20e siècle. Il détient un baccalauréat en histoire et science politique de l’Université McGill et une maîtrise en histoire appliquée de l’UQAM.

Un automne foisonnant pour le projet Nourrir le quartier, nourrir la ville

Cet automne, l’exposition «Nourrir le quartier, nourrir la ville» est présentée dans le hall d’honneur de l’hôtel de ville de Montréal. Le projet de recherche éponyme a aussi inspiré une grande conférence publique et une communication scientifique.
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