L’histoire urbaine et le musée : regards critiques, regards croisés

Résumé de l’atelier
par Étienne Martel, étudiant à la maîtrise en histoire appliquée à l’UQAM et stagiaire à la Société du Vieux-Port de Montréal

histoire-urbaine-et-musee-1«L’histoire est trop importante pour la laisser aux seuls historiens» pourraient ironiser certains. Cet énoncé, quoiqu’un peu caricatural, a le mérite de poser une question d’actualité sur la relation, parfois difficile, entre les domaines de l’histoire et des musées au Québec.

C’est dans le cadre de l’atelier « L’histoire urbaine et le musée : regards critiques, regards croisés », chapeauté par le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal et présenté le 2 avril dernier au Centre d’histoire de Montréal, que des panélistes invités ont débattu des principaux enjeux qui façonnent et façonneront les liens entre les deux sphères d’activités. Devant plus d’une quarantaine de participants, des représentants des institutions muséales et des chercheurs universitaires ont exposé des pistes de solution pour « pacifier » les rapports entre les deux groupes. Ceux-ci sont, dans la majorité des cas, encore distincts l’un de l’autre : les tensions apparaissent présentement plus importantes que les liens qui les unissent.

Pour bien saisir les volontés de part et d’autre, on doit nécessairement comprendre leurs réalités, autant dans leurs aspirations que dans leurs contraintes. Le monde muséal, représenté durant le forum par Mélanie Lanouette du Musée de la civilisation, Sylvie Durand du Musée McCord, Jean-François Leclerc du Centre d’histoire de Montréal et Louise Pothier de Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal,  semble coincé entre la nécessité d’offrir à leur clientèle des expositions de qualité tout en les renouvelant rapidement afin de rester concurrentiel  face à la compétition. Avec un personnel réduit et des moyens financiers modestes, les musées doivent ainsi toujours faire plus vite, plus et mieux : un travail d’équilibriste qui donne parfois le vertige!

histoire-urbaine-et-musee-2Les institutions muséales doivent aussi, selon plusieurs participants, servir de canal de médiation entre la connaissance et le public : en déconstruisant l’histoire, les musées donnent la possibilité aux visiteurs de concevoir leur propre interprétation des événements en adhérant à certains points de vue. Toutefois, afin d’étayer le plus fidèlement possible ces avenues, les muséologues doivent se nourrir des recherches, parfois riches, mais souvent en friche, des historiens. Dans cette course folle, comme l’admettent bien honnêtement les intervenants muséaux, les historiens sont souvent laissés loin derrière.  Cet état de fait tient certainement aux éléments de la recherche fondamentale : c’est un travail habituellement long, solitaire et peu valorisé.

La situation actuelle tient en partie, selon Françoise Simard de la Société des musées québécois et du Réseau Info-Muse, de la désaffiliation progressive durant le troisième quart du XXe siècle des musées québécois envers la recherche fondamentale. Ainsi, la responsabilité de la recherche a été de plus en plus assumée par les  universités. Même s’ils travaillent sur des sujets différents, les chercheurs invités, Sherry Olson de l’Université McGill, Marc Vallières de l’Université Laval et Jean-Pierre Collin  de l’INRS et Sandra Breux de l’Institut d’urbanisme, ont fait part de difficultés semblables face aux besoins des musées. À la lumière de leurs interventions, on comprend que des communications plus fréquentes, une multidisciplinarité plus vaste et un partage plus spontané entre les chercheurs permettraient une planification mieux adaptée aux besoins des universités et des musées. Éliminer la méfiance entre les disciplines apparaît également incontournable : déjà isolés, les chercheurs n’ont vraiment pas besoin de l’être davantage. Plusieurs chercheurs proposent ainsi de redoubler d’efforts dans l’élaboration des banques de données sur Internet. La mise en commun de ces connaissances, accessibles à un grand nombre, permettrait de prioriser des domaines de recherche et de répondre aux besoins les plus pressants.

histoire-urbaine-et-musee-3D’un système virtuellement anarchique, on viserait la mise en place d’un réseau de recherche planifié et intégré aux sphères extérieures à l’université. En parallèle, la réalisation de synthèses reste primordiale autant pour les universités que pour leurs partenaires. Comme le note Sherry Olson, un jeu d’échelle entre différents points de vue, par exemple entre le panorama de la synthèse et le microscope de l’histoire individuelle ou familiale, donnerait des possibilités intéressantes aux musées. Toutefois, ce travail en amont incombe davantage aux historiens qu’aux membres des musées.

Au sortir de ce stimulant atelier, il appert que tous s’entendent sur au moins une chose : le monde universitaire et les musées doivent s’apprivoiser mutuellement pour le bien commun. Pour plusieurs participants au forum, les historiens devraient davantage sortir des universités pour avoir un impact sur la société qui les abrite et être présents à toutes les étapes de la création d’une exposition : c’est de cette manière que les musées prendront réellement conscience qu’ils ne peuvent se passer des historiens et que ces derniers comprendront leur importance dans les musées.  Ce type de forum est salvateur pour maintenir un dialogue entre les deux groupes, notamment parce qu’il constitue une zone franche où chacun peut s’exprimer librement. Travailler ensemble ne signifie pas d’imposer ses vues aux autres, mais plutôt d’inventer de nouvelles méthodes qui pourraient satisfaire tous et chacun. Le musée demeure l’un des seuls lieux où l’histoire peut prendre la place qui lui revient : il serait insensé de s’en passer…