Cartographier la Nouvelle-France : plongée dans une enquête de terrain

La semaine dernière paraissait aux éditions du Boréal Cartographier la Nouvelle-France : Le savoir géographique au service de l’État, un essai de Jean-François Palomino, professeur à l’UQAM et collaborateur au LHPM. Cette enquête historique, fruit d’un minutieux travail, ouvre une fenêtre inédite sur le processus de production des cartes à l’époque de la Nouvelle-France et sur les motivations des acteurs impliqués dans une telle opération.

Une enquête au long cours

Cartographier la Nouvelle-France est la version éditée de la thèse de doctorat de Jean-François Palomino, soutenue en 2018 à l’Université de Montréal. L’idée d’entreprendre une recherche sur le sens à donner aux opérations cartographiques de la colonie française s’inscrit dans un intérêt de longue date pour la cartographie historique.

« Lorsque j’étais à la maîtrise, à Paris, quelqu’un m’avait parlé de l’idée de travailler l’iconographie ancienne, dans la cartographie de la Nouvelle-France. Cela m’a vraiment intrigué. J’ai donc exploré les collections de la Bibliothèque nationale de France et découvert un corpus fascinant », se remémore Jean-François Palomino.

Après avoir eu l’occasion de travailler à la Bibliothèque nationale de France, une rencontre avec Denis Vaugeois marqua le début d’une collaboration éditoriale avec lui et Raymonde Litalien. Ensemble, les trois auteurs publièrent La mesure d’un continent (2008), un atlas historique de l’Amérique du Nord. Le projet donna envie à Jean-François Palomino d’aller plus loin, et d’approfondir le processus de production de connaissances géographiques ainsi que son lien avec le développement de l’État.

Pendant les six années de sa thèse, l’auteur a donc épluché tout un éventail de cartes, mais aussi quantité de documents pouvant donner des renseignements sur leurs conditions de production : mémoires de géographes, rapports d’ingénieurs, récits de voyage… la démarche lui a permis de relativiser le récit souvent trop lisse de la découverte du territoire par quelques grands hommes. Elle a aussi été l’occasion de faire la lumière sur les enjeux derrière les opérations de cartographie de l’époque.

La cartographie : un processus d’appropriation

Au temps de la Nouvelle-France, cartographier le territoire s’inscrivait dans une logique d’appropriation. Les informations topographiques glanées sur le terrain guidaient les autorités politiques et religieuses dans leur prise de décision et leur volonté de domestiquer des contrées situées à des milliers de kilomètres de la métropole.

« Les connaissances géographiques existaient, mais ne se manifestaient pas nécessairement par l’écrit cartographique », affirme Jean-François Palomino. « Les cartes étaient destinées aux agents de l’État. De façon générale, que ce soit les populations autochtones ou les colons européens en Amérique du Nord, il n’existait pas ce réflexe de consigner sur un papier une information géographique. »

C’est donc le besoin, de la part d’autorités coloniales, de connaître l’état des lieux sur des territoires lointains qui va engendrer le besoin d’avoir des agents locaux capables de transmettre des informations géographiques : les routes navigables, les ressources à exploiter, les postes à défendre, etc.

« Mais il y a une autre forme d’appropriation du territoire », précise l’auteur. « Quand on cartographie le territoire, on le connaît, on le maîtrise et il est plus facile d’en revendiquer la propriété, ou la souveraineté, dans le cadre de négociations diplomatiques. » Jean-François Palomino veut cependant nuancer la thèse d’une machine coloniale qui dictait tout. L’État, de par sa distance géographique avec la Nouvelle-France, la rareté de ses ressources et les limites techniques, exerçait en réalité un contrôle bien relatif.

Une opération complexe

Cartographier un espace à une époque où les moyens techniques étaient limités représentait également un défi de taille. « L’idée de quadriller le territoire selon la latitude et la longitude existe depuis l’Antiquité. Au début de la Nouvelle-France, la latitude se calculait assez précisément, grâce à des outils comme l’astrolabe ou l’arbalestrier », selon l’auteur, « mais il n’en allait pas de même pour la longitude, dont le calcul s’est davantage développé au XVIIe siècle, mais qui est resté assez imprécis pendant longtemps ».

En donnant à voir l’éventail d’acteurs qui ont œuvré à la production du savoir cartographique, leurs motivations, leurs errements, leurs méthodes de travail, Jean-François Palomino offre au public un regard nouveau sur l’histoire de la Nouvelle-France. Une histoire qui s’éloigne du long fleuve tranquille de la découverte pour plonger le lecteur au cœur du territoire, au carrefour de ses habitants, de ses ressources et de l’imaginaire de ceux qui l’ont représenté.

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